Et au milieu coule une rivière (1992)

Début du XXème siècle : dans la petite bourgade de Massoula, Montana, deux frères, Norman et Paul Maclean, sont élevés par un père pasteur qui leur transmet sa passion pour la pêche à la mouche. Une fois devenus adultes, les deux garçons auront des parcours différents et développeront des tempéraments assez opposés ; seules leurs parties de pêche leur permettront parfois de se retrouver.

Pour indéniable qu’elle soit, la nature de la trace laissée par Robert Redford dans l’histoire du cinéma est en réalité assez délicate à définir. Au long d’une carrière a priori exemplaire s’étalant sur plus de cinquante ans, l’homme a cumulé honneurs et responsabilités, et il ne serait pas absurde de le considérer comme l’une des plus grandes stars américaines de la deuxième moitié du XXème siècle. Pour autant, l’étude au cas par cas de ses multiples casquettes a quelque chose de frustrant, voire d’insatisfaisant.

Pour ce qui est de la première de ses activités, et celle à laquelle on l’associe le plus spontanément, sa révélation en tant que comédien, dans le courant des années 60, avait été celle d’un physique bien plus que d’un talent : la beauté ahurissante, insolente et radieuse qui était alors la sienne lui avait servi de passeport pour la gloire et pour les couvertures des magazines, et sans chercher spécialement à se livrer à un exercice gratuit de déboulonnage de statue, on peut estimer que les limites techniques de l’acteur sont particulièrement flagrantes dans les films où il partage la vedette (face à Paul Newman, typiquement). Ses performances les plus inoubliables, rétrospectivement, demeurent celles où son jeu se dépouille de ses scories de séducteur pour privilégier une dimension essentiellement physique (Jeremiah Johnson, ou plus récemment, All Is Lost de J.C. Chandor).

Au fil des années, le nom de Robert Redford s’est également trouvé associé à de nombreuses causes (notamment environnementales ou politiques), le comédien profitant de sa notoriété pour défendre des sujets chers à son coeur. Homme d’engagement et de principes, Redford a développé son influence bien au-delà du strict domaine cinématographique, ce qui l’a d’ailleurs en partie éloigné des plateaux de tournage. Dans le domaine spécifique du septième art, ce militantisme l’a conduit à fonder le désormais célèbre Festival de Sundance, dont la vocation initiale était de défendre et d’assurer la promotion du cinéma indépendant. Remarquable initiative, qui aura permis édition après édition de révéler bien des talents, mais dont le succès, à terme, aura malencontreusement conduit à une certaine uniformisation de la production indépendante, comme auto-soumise à certains standards normatifs.

Enfin – et c’est même ce qui nous intéresse le plus ici – Robert Redford est passé derrière la caméra, jusqu’à ce que cette activité de réalisateur devienne, dans la dernière partie de sa carrière, son activité principale. Ses débuts furent tonitruants, avec le triomphe aux Oscars 1981 de Des gens comme les autres, son tout premier long-métrage. Suivront, en 1988, l’attachant Milagro, ensuite Et au milieu coule une rivière en 1992 (puis encore six films entre 1994 et 2013). Pour autant, comme le décrivent assez bien Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier dans 50 ans de cinéma américain (à propos de ses deux premiers films), « ses réalisation débordent de bonne volonté, de sincérité. Elles ne sont pas prétexte à exhiber des obsessions narcissiques (…) et n’obéissent à aucun calcul, à aucune pression mercantile (…) (mais) on ne sent jamais de vraies options de metteur en scène. » Des films honnêtes (dans leurs intentions comme dans leur réalisation), dans lesquels on peut éventuellement, avec une certaine bienveillance, deviner l’influence de certains réalisateurs pour lesquels il a travaillé (par exemple Sydney Pollack), mais auxquels manque toutefois le regard affirmé d’un véritable cinéaste. Le constat est probablement sévère, mais s’applique y compris ici, imposant ses limites essentielles à ce que l’on serait par ailleurs tenté de considérer comme l’un de ses meilleurs films : Et au milieu coule une rivière.

Robert Redford découvre le roman de Norman Maclean au début des années 80, sur les conseils d’un ami écrivain, Thomas McGuane. Immédiatement, il tombe sous le charme de cette autobiographie d’apparence modeste, écrite à la toute fin de sa vie par un professeur retraité de l’Université de Chicago. Derrière l’apparente banalité des faits relatés, Redford est particulièrement sensible à la présence de la nature dans le récit (caractéristique propre à un certains nombres d’auteurs originaires du Montana) ou à la forme singulière de la narration, et est notamment frappé par les échos qu’il trouve avec son propre parcours (par exemple dans la quête d’absolu du geste des pêcheurs à la mouche, qui rejoint son rapport personnel à la pratique sportive) ou ses préoccupations (environnementales, morales ou mémorielles). Il cherche alors à entrer en contact avec Norman Maclean, qui s’avère extrêmement réticent à l’idée d’une adaptation de son œuvre. Il faudra plusieurs années de patience et plusieurs entretiens, durant lesquels Redford tente d’apprivoiser le vieil homme autant qu’il lui décrit sa perception ou ses intentions, avant l’acquisition des droits d’adaptation, en 1988. Norman Maclean décédera d’ailleurs en 1990, avant le début du tournage.

Durant la préparation de celui-ci, l’exigence de Redford se concentre notamment sur des soucis de réalisme et de véracité : la reconstitution méthodique des ruelles de la petite ville du Montana où se situe l’action telles qu’elles étaient dans les années 20 ou au début des années 30 sollicite l’énergie de l’équipe autant que l’aide de la population locale (au sein de laquelle Redford n’hésite pas à piocher pour des seconds rôles ou de la figuration). Mais c’est la question centrale de la pêche à la mouche qui réclame le plus de préparation : aucun membre du casting n’ayant encore pratiqué la discipline, des entraîneurs spécialisés accompagnent intensivement les acteurs pendant plusieurs semaines. Lorsque la première scène est mise en boîte, la réaction de Redford au dérushage est glaciale : tout doit être retourné…

Évidemment, cela serait une paresse incroyable d’affirmer que Et au milieu coule une rivière est un film « sur la pêche à la mouche », mais cela en serait une autre que de négliger son importance, fondamentalement métaphorique : son apprentissage requiert une discipline rigoureuse, mais sa pratique demande une grande capacité d’adaptation. Il faut se connaître soi, connaître son environnement, et se mettre en quête d’un rapport d’équilibre entre les éléments. Alors la sagesse, la grâce et l’efficacité se confondent avec simplicité. La pêche à la mouche telle qu’elle est envisagée par la famille Maclean n’est ni un art ni une religion, c’est le point de fusion entre les deux. La mystique du pêcheur (1) tient donc de la philosophie de vie, transmise par le père Maclean, ministre du Presbytère, à ses deux fils… pour des résultats différents.

Car la grande force du roman de Norman Maclean et de l’adaptation qu’en tire Robert Redford, c’est d’être bien moins une prêche moraliste qu’un questionnement sur le temps qui passe, sur l’expérience de la vie et sur les leçons qu’on en tire : l’un des éléments les plus révélateurs est probablement ce choix, par Robert Redford, de ne pas apparaître à l’écran mais d’endosser lui-même la voix de la narration, qui voit ainsi s’entremêler symboliquement le personnage de Norman, l’auteur du roman et le réalisateur du film. A la fin de sa vie, Norman pose un regard sur les événements qui l’ont composé, et s’interroge sur le sens de tout cela, sur les liens qu’il faut (ou pas) tisser. Très sommairement, le film pose, sans être capable d’y répondre, la question suivante : « qu’est-ce qu’une bonne vie ? » Norman est probablement celui dont le parcours se conforme le mieux à l’idée que l’on peut se faire d’une vie réussie (il a quitté le cocon familial pour mener sa propre vie, il s’est accompli professionnellement, il a conquis le coeur de la femme qu’il aimait, et il a eu avec elle de beaux enfants…) et pourtant, il semble jalouser son petit frère Paul, peut-être parce que celui-ci est, précisément, tout ce qu’il n’est pas (« Il est drôle, lui »). Et peut-être parce que Paul, au milieu de tout le désordre, l’instabilité ou la violence qui l’entourait, a su atteindre furtivement cet état de grâce que Norman n’a jamais su ne serait-ce qu’approcher. C’est à la fin que les choses prennent sens, mais elles ne prennent que le sens qu’on leur donne. Ici le cours d’une rivière.

Et au milieu coule une rivière est donc un film qui adopte le rythme de la rivière des souvenirs de Norman. Quelques rapides provoquent parfois un semblant de tumulte, mais le fil de l’eau est globalement immobile. Dans l’inspiration des poètes transcendantalistes (Emerson, Thoreau…), Redford semble croire en la bonté simple des hommes et de la nature, et réfute tout artifice (narratif ou formel) susceptible de créer des soubresauts dans son récit. Ce faisant, et parce qu’il croit fondamentalement en la profondeur du propos global, on a parfois l’impression qu’il passe (délibérément ?) à côté des petites aspérités qui auraient pu donner du relief, et de la charpente, à son film : un exemple, parmi tant d’autres, se trouverait dans le personnage de l’amie indienne de Paul, personnage complexe et assez fascinant finalement abandonné.

Pourtant, à son époque, Et au milieu coule une rivière marqua les esprits, d’une façon inattendue : le tourisme du Montana et les échoppes de pêche à la mouche connurent un sursaut d’activité surprenant, et l’on vit même des touristes venus de destinations exotiques se faire prendre en photo, équipés de cuissardes, dans le cours de la rivière Gallatin où fut tourné le film, à proximité d’un rocher depuis renommé… Brad Pitt Rock.

On exagère peut-être un peu, mais on attribuerait ici volontiers l’essentiel de l’impact provoqué par le film à la présence, dans le rôle de Paul, de Brad Pitt. Certes, le comédien avait été sulfureusement remarqué lors de sa brève mais inoubliable apparition dans Thelma et Louise, mais c’est incontestablement Et au milieu coule une rivière qui contribua à faire exploser sa cote de popularité auprès du grand public : à l’image précisément de ce qui s’était passé pour Robert Redford dans les années 60, les audiences découvraient ici sa beauté mutine – là encore indépendamment de la performance d’acteur, qu’on peut trouver finalement assez limitée, tant les aspects obscurs de la personnalité de Paul sont insuffisamment rendus – et tout un chacun tombait en pâmoison pour son sourire irrésistible. Très vite – et n’en déplaise au pauvre Craig Sheffer, d’ailleurs depuis réduit aux utilités – on ne conserva du film qu’une seule image : celle de Brad dans la rivière. Aux talents de Robert Redford, mentionnés dans la première partie de ce texte, il serait alors justice d’en ajouter un autre, moins évident mais pas moins légitime : celui de découvreur. De Brad Pitt, donc, ici. Ou encore, quelques années plus tard de Scarlett Johansson, âgée de 13 ans au moment du tournage de L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux. Mais aussi, de façon plus discrète, dans Et au milieu coule une rivière, de Joseph Gordon-Levitt, alors âgé de 10 ans (dans le rôle de Norman enfant), comédien qui ne se révélera définitivement qu’une douzaine d’années plus tard dans Mysterious Skin de Gregg Araki.

On pourrait, d’ailleurs, avec le recul des années, établir un lien entre Et au milieu coule une rivière et un autre film important de la filmographie de Brad Pitt, The Tree of life, lauréat de la Palme d’Or au Festival de Cannes 2011. Il y a, formellement, assez peu à voir entre le style de Redford et celui, en particulier dans ce film, de Terrence Malick. Pour autant, outre l’héritage assumé, d’une part comme de l’autre, des transcendantalistes, il existe une véritable parenté dans la description de la cellule familiale américaine traditionnelle (du Montana d’un côté, du Texas de l’autre) dans laquelle le père, habité de rigueur et de ferveur religieuse, transmet ses principes de vie à des garçons qui n’aiment rien tant que vivre au grand air. Sauf que Brad Pitt, dans le film de Malick, est devenu le père. Le lien n’est pas totalement anecdotique : il semble que, dans la manière dont Robert Redford ait conduit sa carrière, et plus encore son existence, peu de choses importent autant à ses yeux que le respect d’une forme de tradition, dont on hérite et que l’on transmet ensuite à son prochain. C’est l’histoire même d’Et au milieu coule une rivière, mais bien au-delà, d’une bonne partie de sa filmographie ou de ses engagements d’homme. Le geste cinématographique qui sous-tend Et au milieu coule une rivière est celui de la passation.

Attention ici à ne pas se laisser abuser par l’homophonie, en langue française, entre le pêcheur et le pécheur. S’il faut se référer à la Bible, il est plus pertinent de penser ici à la « pêche miraculeuse » durant laquelle Jésus exhorte ses disciples à « jeter leurs filets » pour le suivre et se convertir à la Bonne nouvelle.

Avec Robert Redford, Brad Pitt et Craig Sheffer.

 

Publicités